Quand la science n’est plus interrogée dans sa globalité

 

La démonstration de Blanquer se fait au nom de la "Science", conçue comme vérité absolue à vénérer et à suivre sans discuter. Cette volonté d’absolu est la base philosophique des scientistes car ils·elles voient cette "Science" indépassable comme une croyance religieuse.

Pour beaucoup, le ministre impose une "méthode" de "lecture ». Mais en réalité, il va plus loin et assène une longue et argumentée démonstration scientifique pour arriver à la conclusion (évidemment prévue) que la seule méthode possible est celle qu’il prône.
Depuis la conférence de consensus de 2003, citée à plusieurs reprises dans ce guide, la ligne idéologique affirmait qu’il est indispensable de passer par le déchiffrage pour apprendre à lire, puis, peu à peu, qu’il était indispensable de commencer par le déchiffrage, et enfin que la « lecture » c’est le déchiffrage. Alors que, jusqu’aux années 90, il était couramment admis que lire c’est comprendre, on distingue désormais la "lecture" qui se résume à l’étude de la soi-disant correspondance phonème /graphème, et consiste à traduire de l’écrit en oral, et ensuite, une deuxième phase qui est "l’étude de la compréhension".
L’habileté de Blanquer est de solliciter dans son écrit tou·tes les universitaires qui ont, peu ou prou, participé à ce long chemin de l’évolution idéologique au sein du ministère depuis 15 ans. On s’attendait à un long panégyrique des neurosciences, c’est bien plus compliqué. Si Stanislas Dehaene est à l’honneur, il « côtoie » des psychologues cognitivistes, ainsi que des sociologues et des spécialistes des sciences de l’éducation. En cinq chapitres, le ministre construit sa démonstration, assène sa conclusion et légitime « ses » manuels à utiliser.
Seul le chapitre 2 « Quelle stratégie pour apprendre à lire et à écrire » est traversé de fiches de travail en orange et indique sa préférence pour les neurosciences. Les enseignant·es sont donc bien « des grouillots » destiné·es à appliquer des protocoles décidés par celles-ceux qui « pensent » les neurosciences et les sciences de l’éducation.
Au final, le choix de la méthode syllabique de Blanquer est tout à fait logique si l’on a suivi la progression du texte. Ce qui nous importe, nous, c’est de voir où cette démonstration pèche. L’ensemble de celle-ci se fait au nom de la « Science », conçue comme vérité absolue à vénérer et à suivre sans discuter. Cette volonté d’absolu est la base philosophique des scientistes car ils·elles voient cette "Science" indépassable comme une croyance religieuse. Et Blanquer le rappelle : « Il est essentiel, dans un pays moderne, que les décisions éducatives soient éclairées par les sciences ».
Mais les arguments d’autorité assénés ne sont pas LA science et ne sont pas incontestables par la recherche. Dans le guide, l’écriture c’est « L’ensemble des signes de toute langue écrite constitu[ant] un code, un système de symboles qui représentent quelque chose d’autre qu’eux-mêmes. […] l’écriture de la langue est elle aussi un code. Elle codifie la langue parlée et doit donc être décodée pour que l’on puisse comprendre ce qu’elle signifie ». Cette vision rejoint celle des derniers programmes et c’est bien là où le bât blesse. L’écriture, depuis son invention, n’a jamais été un moyen de transcrire de l’oral, mais de coucher sur un support une autre langue que la langue orale, la langue écrite, différente, qui vit en elle-même et pour elle-même. Si la façon d’approcher cette question diffère selon les ministres, l’objectif n’est pas si éloigné en définitive. Et c’est donc en attaquant par cette approche que nous pourrons détruire tout l’édifice du ministre actuel, qui, malgré une démonstration, reste bancal à sa source. Poussons alors encore un peu, il s’effondrera.

L’écriture, depuis son invention, n’a jamais été un moyen de transcrire de l’oral, mais de coucher sur un support une autre langue que la langue orale...