QUEL AVENIR POUR LES PROGRAMMES DE DARCOS ET CHATEL ?

 

 Quel avenir pour les programmes de Darcos et Châtel ?

À l’approche de la rédaction d’une nouvelle loi d’orientation, la CGT Éduc’action, comme d’autres, s’interroge sur le devenir des programmes de 2008.

Force est de constater que les perspectives sont peu réjouissantes : l’orientation gouvernementale, d’ores et déjà fixée, est inébranlable. Le maintien d’un socle commun ripoliné ne préjuge rien de bon. Nous aurons droit à une simple remise à plat pour « adapter les programmes au socle » puisque, aux dires du ministre Peillon, ils ne le seraient pas, ce dont nous ne nous étions pas aperçus… Les services du ministère qui pilotent la concertation avec les organisations syndicales, familiales, associatives, extraconjugales et tutti quanti déclarent donc de manière implicite que Châtel et les siens étaient incompétents, puisqu’ils n’ont pas su fabriquer le bon socle ni y adapter les programmes. Étant donné le peu de changements intervenus, nous sommes enclins à la perplexité : comment des gens qui dénoncent si clairement leur propre incompétence deviendraient-ils subitement compétents ? Mais surtout, il est notoire que taxer un adversaire politique d’incompétence est un artifice utilisé pour masquer la convergence de vues. En clair, il faut bien trouver une divergence avec les prédécesseurs, mais comme il faut aussi appliquer la même politique, reste l’argument archi-usé de l’incompétence.

Il faut désormais revenir sur le contenu des programmes ; pour nous, à la CGT Éduc’action, ils sont, comme le socle commun, bons à jeter.

Les programmes de 2008 ont surtout été critiqués, à l’époque, par nombre de commentateurs bon teint, pour leur lourdeur. La cible préférée fut, on s’en souvient, le pauvre plus-que-parfait, jugé trop difficile, mais sans que l’on comprenne bien pourquoi.

Allons au-delà des apparences et des faux-semblants : le sens profond des programmes de 2008 était celui d’un recul par rapport à la référence d’alors, les programmes de 2002. En français, il s’agissait d’en finir avec un sigle, certes rébarbatif, l’ORL (observation réfléchie de la langue) – et surtout sa réalité, une étude prolongée et liée de tous les tenants et aboutissants de la discipline, le travail en séquence, issu du collège, qui faisait une apparition bienvenue dans le premier degré. À la place, nous avons eu droit au retour du saucissonnage, de la leçon de grammaire, voire d’orthographe, suivie des sacro-saints exercices d’application vides de sens, coupés de la réalité des lectures et bien sûr, à la vénération de l’apprentissage par cœur comme alpha et oméga de la pédagogie, revenant aux plus beaux temps des programmes d’avant 1923. Souvenons-nous, pour la comparaison, que les programmes de 2002 avaient introduit la reconnaissance de la voie directe en lecture (un exploit unique), avaient valorisé la littérature jeunesse et prôné la transversalité. Tout ceci a été renvoyé, en 2008, dans les poubelles de l’Histoire.

Pour ce qui est des maths, l’opus 2008 n’est guère plus reluisant. Il a renoué avec la litanie de la baisse des contenus, liée à celle du collège, qui depuis plus d’une décennie, grignote de plus en plus des notions qui étaient auparavant du ressort de l’élémentaire. Cette baisse, interrompue en 2002, a repris de plus belle. Par ailleurs, la philosophie de l’enseignement des mathématiques, tel que prévu dans les œuvres de Darcos, est également réactionnaire, limitant les situations problèmes et participant de ce consensus frappé d’un apparent bon sens qui voudrait que tout apprentissage démarrât par le plus simple pour aller vers le plus complexe. Or la réalité des apprentissages au cours de la vie, dans et hors de l’école, dément cet axiome imposé par ceux qui veulent limiter l’accès aux savoirs en réduisant, voire en anéantissant les formes de l’autodidaxie.

Pour la CGT Éduc’action, une refonte des programmes est plus que nécessaire. Elle doit s’appuyer sur un retour aux principes sur lesquels furent établis ceux de 2002 et sur la concertation de l’ensemble des collègues, comme cela s’était fait. Nous continuons de le réclamer, malgré le refus du gouvernement d'envisager toute idée de refonte ou de concertation. Nous répétons aussi ici notre attachement au retour de la liberté pédagogique que la hiérarchie aux ordres de Darcos puis de Chatel tente peu à peu de supprimer.

Cela nous entraîne vers une question importante : comment imposer d’autres programmes et quel rapport devons-nous construire aux programmes officiels, dans notre pratique quotidienne du métier ? Au-delà du moment qui précède leur élaboration, nous devrons poursuivre la bataille, car il y a fort à parier que les programmes qui seront pondus pour 2013 ne seront guère différents de ceux de l’ère Darcos-Châtel.

Il nous faut donc nous réapproprier ou, pour les plus jeunes, nous approprier la liberté pédagogique et prendre du recul vis-à-vis des programmes du ministère. C'est d’autant plus nécessaire que, dans la période précédente, l’instauration des outils du socle visait à restreindre l’accès au savoir des enfants et à contrôler nos pratiques afin d’interdire de faire autre chose et autrement que dans le manuel militaire de l’édifice du socle commun.

Comme cet édifice n’est visiblement pas promis à la démolition, il faut nous interroger sur ce qui peut être fait. Face à une hiérarchie qui risque d’être moins virulente, il est temps de passer à l’offensive et de refuser, le plus largement possible, de se situer dans la perspective d’un enseignement du français coupé en morceaux sans lien entre eux, d’un enseignement des mathématiques a minima, d’une pétrification des apprentissages par la sanctification de l’apprentissage par cœur, d’une mort programmée de l’apprentissage de la lecture par la familiarisation au déchiffrage et non à l’acte de lire.

Jean GRIMAL