Programmes : vers une école au pas

 

Les préconisations du Conseil Supérieur des Programmes appellent à deux lectures possibles selon que l’on pense ou non vivre dans une société démocratique (au sens réel de régime où le peuple dirige) et selon la conception que l’on a de la nature de l’État.

L’introduction donne clairement le la : l’éducation morale et civique se fait dans le cadre laïque de l’école (une laïcité non définie) et implique une « évidente obligation de neutralité des personnels » mais « ni réticence ni abstention dans l’affirmation des valeurs transmises » ; nous sommes ainsi « tenus de promouvoir ces valeurs ».

Selon que l’on pense que l’État est une entité neutre, au-dessus des partis et des passions, qu’il s’agit simplement de valeurs de bon sens permettant de vivre ensemble, ou qu’au contraire on considère l’État comme une entité au service d’une classe dominante avec des valeurs destinées à perpétuer le système capitaliste, il est évident qu’on ne peut avoir le même regard sur ces programmes et sur le concept même d’éducation morale et civique.

L’affirmation « ce sont les valeurs d’une école républicaine pour une société démocratique » n’est pas étayée, et pour cause. Mais, pour la CGT Éduc’action, les concepts d’école républicaine et de société démocratique sont alors à interroger.

Et voilà que la ministre de l’Education nationale nous donne des éléments pour trancher ce dilemme. Évoquant le traitement dans l’École des discussions autour de l’attentat, elle a eu ces mots qui ont le mérite de la clarté : « Même là où il n’y a pas eu d’incident, il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves. Et nous avons tous entendu les "Oui je soutiens Charlie, mais", les "deux poids, deux mesures", les "pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là ?" Ces questions nous sont insupportables, surtout lorsqu’on les entend à l’école, qui est chargée de transmettre des valeurs »

Ce qui est insupportable, ce sont les questions, les avis divergents.

Qui peut nier que les 7 morts de Charlie Hebdo, quel que soit l’immense respect qu’on puisse avoir pour eux, ont été cent fois plus médiatisés que les 2000 victimes de Boko Haram ? Le message de la ministre est clair : les élèves n’ont pas le droit de demander pourquoi. Pourquoi la politique de l’État français colonialiste n’aurait-elle pas une responsabilité ? Pourquoi le ministre des affaires étrangères peut-il un jour déclarer que le Front Al-Nosra fait du bon boulot et le lendemain s’émouvoir du massacre de Charlie Hebdo ? Pourquoi en France un racisme si virulent envers les gens d’origine nord-africaine, est-ce en rapport avec la guerre d’Algérie ? Pourquoi, tout simplement ? La question ne sera pas posée comme on disait du temps de l’affaire Dreyfus.

Il y a certes aussi des réactions moins sympathiques, des références à tel artiste en déclin, ou plus généralement aux Juifs qui se réuniraient dans des caves, possèderaient l’argent et domineraient le monde. Mais répondre à ces élucubrations nécessite d’argumenter, de vouloir convaincre et donc d’accepter le débat. Ce n’est pas du tout ce que veut notre ministre : sa consigne est claire : « Tout le monde aux ordres et silence dans les rangs ! ».

Les questions sont donc insupportables et l’École n’est pas là pour les écouter mais pour transmettre les valeurs. Référons nous à nouveau aux programmes de l’Éducation morale et Civique : les valeurs doivent être « acceptées par tous, quelles que soient leurs convictions ». Tout cela porte un nom, obéissance aux ordres. C’est la mission que nous confie la Ministre : « Faites entrer sans discussion dans les têtes des
enfants les valeurs de la République », au hasard, on peut citer la plus évidente valeur de notre société républicaine capitaliste : il est licite pour un Homme d’en exploiter un autre. Ce rôle idéologique de l’École n’est pas neuf, Jules Ferry y avait déjà pensé. On doit largement à la communale de la fin du XIXème et des débuts du XXème la ruée, la fleur au fusil, de millions d’anciens élèves partis, entre 1914 et 1918, mourir pour les industriels, selon le mot d’Anatole France.

En outre, par ces préconisations, on touche à la conception de l’École et à sa portée : transmettre des valeurs, au sens même de la transmission des savoirs. Or, ce concept de transmission des savoirs, inventé par le même Jules Ferry n’est qu’un outil visant à confisquer la production et la construction des savoirs au profit d’une minorité. Comme l’a dit Marx : « les idées dominantes sont celles de la classe dominante » c’est dire que nous, enseignants, participons au travail d’inté-gration au système, pour le plus grand profit des possédants.

La CGT Éduc’Action se pose, depuis des années, la question d’une autre École, qui soit émancipatrice. Se poser la question c’est admettre que celle que nous connaissons ne l’est pas. Cette « formidable machine de reproduction sociale » (Bourdieu) ne nous satisfait donc pas.

Le constat est brutal : il en est de l’éducation morale et civique comme du socle commun en général, une entreprise idéo-logique de formatage, pas nouvelle, certes, mais adaptée aux réalités d’aujourd’hui et donc, plus performante. Par là même, elle nous prive, nous les enseignant-e-s, d’exercer notre droit à la critique, notre liberté pédagogique, notre volonté d’être acteurs et non obéisseurs dociles de l’État. Les déclarations ministérielles ne font que confirmer tout cela.

Que l’on mette en débat toutes les questions posées, plutôt que tenter de nous faire marcher au pas de l’oie.

Quelle conception de la laïcité ? Quelles valeurs sont liées au système social qui est le nôtre et lesquelles peuvent être considérées comme universelles ? Qu’est-ce que la démocratie ? Quel sens a la « démocratie » dans notre République bourgeoise ?

Voilà, par exemple, des questions qui mériteraient d’être posées dans le cadre de la consultation des enseignants. Ainsi nous pourrions élaborer, non pas une éducation morale et civique au service de l’idéologie des dominants, mais un certain nombre de points nodaux de discussion ques-tionnant notre société et donnant des armes aux élèves
pour se construire un avis.

Avec les événements survenus en ce début d’année, ne leur serait-ce pas plus utile que la mise au pas qu’exige Madame Vallaud-Belkacem ?

Jean GRIMAL