CAPPEI : la médicalisation de la difficulté scolaire

 

C’est un combat de longue haleine et le CAPPEI (Certificat d’Aptitude Pédagogique aux Pratiques de l’Éducation Inclusive) n’est qu’une pierre dans cet édifice. Dès le début, le cadre a été posé par le ministère : « Aujourd’hui, la distinction entre enseignement adapté et handicap n’est plus pertinente ». Et, pour que nul ne puisse s’y tromper, le mot « rééducateur » a été banni du décret à venir. D’ailleurs, systématiquement, qu’il s’agisse de préparer la circulaire SEGPA, la circulaire EREA ou les décrets concernant la nouvelle formation, ce sont des cadres du ministère chargés du handicap qui sont à la manœuvre. Tout, dans le futur CAPPEI, peut se lire à cette aune.

Le nouveau diplôme se décline en trois phases :

  1. un tronc commun de 144 heures dont les modules relèvent complètement du formatage officiel (enjeux éthiques, cadre législatif, etc.) ; rien sur la psychologie du développement de l’enfant…
  2. deux modules d’appro-fondissement de 52 heures à choisir parmi 11 (dont 8 relèvent des « troubles » et de l’actuelle option D) ;
  3. un module professionnel de 52 heures à choisir parmi 5 (dont 3 relèvent de ce qu’est aujourd’hui l’ensei-gnement adapté).

En tout 300 heures (au lieu des 400 actuelles) ; rassurons-nous, il y aura encore 100 heures de formation continue à prendre dans les MIN.

Mais, des six modules d’approfondissement pouvant conduire aux modules professionnels liés à la difficulté scolaire, trois relèvent clairement du « trouble » et de l’actuelle option D. Il est donc possible, puisque l’on doit choisir deux modules d’approfon-dissement, d’aboutir à l’un de ces trois modules professionnels en ayant choisi exclusivement deux modules d’approfondissement « handicap ».

En outre, aucun module d’approfondissement ne forme à être rééducateur, enfin à « l’aide relationnelle », la nouvelle éti-quette des maitresses et maitres G. Et, en toute logique, « enseigner en RASED » sera un module professionnel unique pour l’aide pédagogique et la rééducation. Plusieurs signes indiquent que le MEN souhaite en finir avec les G, avec l’approche de l’enfant comme sujet, en s’en tenant à des protocoles à appliquer. Sans oublier les réflexions des « officiers ministériels » laissant entendre que les collègues E peuvent très bien faire le même travail que les collègues G. Et ce d’autant plus que rien dans la formation n’a trait à la difficulté scolaire ordinaire.

La formation F est définitivement supprimée, consacrant la fin des PEE, traité-es avec autant de mépris que les rééducateur-trices.

Le gouvernement actuel, après d’autres, s’acharne à ne parler que de handicap, quitte à en inventer (on est toujours « dys » quelque chose) parce que la difficulté scolaire est parlante : elle concerne massivement les enfants des milieux populaires. L’échec scolaire est social, parce que l’École reproduit ou aggrave les différences sociales. Ce simple constat met en cause l’institution, de ceux qui l’ont créée à ceux qui la conduisent aujourd’hui. C’est l’École qui trie, qui sépare, qui élimine.

Pour masquer cette vérité qui peut nuire à l’image de la société capitaliste, tout un processus a été mis en place depuis des décennies pour déplacer les responsabilités de l’échec scolaire. D’abord vers les enfants et les familles, c’est le rôle conjugué du concept élargi de handicap et de l’individualisation forcenée des parcours. Ensuite vers les enseignant-es, et ce sera le rôle pervers de l’inclusion libérale.

L’École inclusive, telle que pensée par Fillon et ses successeurs a renforcé, dans la logique du Socle commun, la personnalisation et l’individualisation des aides, des parcours, des projets. Si cette individualisation a le grand mérite de réduire les couts, elle est surtout totalement dans la logique politique de casser le collectif.
L’inclusion indifférenciée est présentée par ses tenants, notamment du MEN, non comme une volonté politique de donner leur place à tous, mais comme le moyen de changer l’École et de lui ôter son caractère discriminatoire. L’idée du CAPPEI est donc de « former des spécialistes entrainant une mutation de l’école vers l’inclusion » ; dans ce cadre le fondement du RASED : trois regards de trois métiers différents n’est plus efficient. Comme on est dans la croyance en l’omnipotence de la solution pédagogique (aux dépens du soin), avec l’inclusion / individualisation en direction des enfants handicapés, on cherche des polyvalents capables de promouvoir et vendre cela, quitte à ce qu’ils changent de spécialité une fois usés. C’est ce qui explique qu’il va être désormais possible, en 52 heures de passer de « enseigner en RASED » à « coordonner une ULIS ». Certes, cette certification complémentaire donne droit à une attestation, pas à un nouveau diplôme. Mais c’est parce qu’il n’y a plus d’options, que le CAPPEI est voulu comme un diplôme unique fondant tout. Donc, ce qui est marquant, c’est finalement la polyvalence. Le-la titulaire du CAPPEI sera désormais le chevalier blanc des enseignant-es capables de mettre en place l’inclusion tous azimuts, le parangon de l’émancipation…

Au vrai, il y a du souci à se faire, et surtout pour les élèves en difficulté scolaire. Les psychologues écartés, posés doucement dans un nouveau corps qui va contribuer à en faire définitivement des « gares de tri », bons à seulement faire des bilans, appliquer des protocoles, cocher des cases ; les rééducateur-trices condamné-es à la mort lente (ou rapide ?) ; les maitres-ses d’adaptation destiné-es à être les femmes et hommes à tout faire de l’aide, dans des conditions qu’il vaut mieux ne pas imaginer ; les SEGPA et les EREA liquidés. Bref, le gouvernement actuel aura bien contribué à casser ce qui permet encore, dans cette École, de sauver des enfants. Il aura bien mérité du Capital.

À rebours de tout cela, la CGT Éduc’action revendique la prise en compte et le renforcement de la formation à l’enseignement adapté. Elle exige aussi le retour à une vraie formation, que certain-es attendent depuis 2012 : une année au moins de formation, sans être en poste, pour les futur-es titulaires du diplôme spécialisé. Une formation en un ou deux ans, clairement différente et séparée selon que l’on s’occupe de la difficulté scolaire ou des situations de handicap, avec des stages, mais sans être en poste, sans servir de variable d’ajustement au manque d’enseignant-es.

Contrairement à la logique du ministère, la CGT Éduc’action pense que la formation des enfants réside dans le collectif, que l’inclusion n’est pas une mise côte à côte de destins définitivement séparés, mais une mise en commun des compétences de toutes et tous pour la promotion collective. Nous revendiquons une autre École, débarrassée des oripeaux de la reproduction sociale. En attendant, dès aujourd’hui, une des priorités est la lutte contre l’échec scolaire. Pour cela, l’École a besoin d’enseignant-es spécialisé-es formé-es à ces questions et non de « touche à tout » n’ayant que le mot « trouble » à la bouche.

Jean GRIMAL