Au-delà de la carte, si on parlait des vrais problèmes ?

 

Un court historique

- en 1982 La création des ZEP, alors vécue comme une « discrimination positive », met en place 363 zones d’éducation prioritaires, qui touchent 8,3 % des écoliers, 10,2 % des collégiens, 7,4 % des élèves de lycée professionnel et 0,8 % de ceux de lycées généraux. Créant ces ZEP, le ministre Alain Savary s’inspire à la fois de dispositifs anglo-saxons dits de compensation, mais aussi de réflexions de l’INRP, du SGEN-CFDT, alors tenant d’une pédagogie émancipatrice, et de certaines expériences déjà existantes.

- en 1991, L. Jospin réforme une première fois les ZEP en augmentant leur nombre, qui passe à 554, et introduit d’autres changements comme la création d’une prime dédiée pour les personnels. Après cette relance, on compte 5503 écoles et 796 établissements en ZEP.

- Entre 1991 et 1999, la proportion de collégiens et d’écoliers en zone d’éducation prioritaire reste globalement stable. Mais cette stabilité cache des mouvements importants entre les académies.

- en 1997 La gauche lance une « seconde relance de l’éducation prioritaire », avec la création des contrats de réussite des réseaux d’éducation prioritaire (REP), qui modifie une nouvelle fois la carte. En 1999, plus de 700 établissements sont sortis de la carte des ZEP, notamment en zone rurale, quand 1559 y entrent. 562 passent de ZEP en REP, dont des établissements qui n’étaient pas classés en éducation prioritaire.

- en 2006, une nouvelle approche est proposée avec un ciblage accru des réseaux les plus difficiles. Sont donc créés 253 réseaux ambition réussite (RAR), dotés de moyens supplémentaires et pilotés au niveau national. Les ZEP et REP restants sont regroupés en 823 réseaux de réussite scolaire (RRS) pilotés par les académies.

- en 2010, un autre programme, centré sur la violence scolaire, est mis en place et absorbe les RAR. Il est intitulé CLAIR, pour collège lycée ambition innovation réussite, puis ÉCLAIR, lorsqu’il intègre les écoles l’année suivante. En 2012, on compte 301 collèges et 2096 écoles en ÉCLAIR et toujours 781 collèges et 4457 écoles en RRS.

La réforme de 2013-2014

Elle vise à remplacer les ÉCLAIR et RRS par les REP et REP+.

Quand Najat Vallaud Belkacem affirme que la tendance a longtemps été à l’accroissement et que les rapports notent la difficulté à « sortir » un établissement d’un réseau d’éducation prioritaire une fois qu’il y est rentré, elle n’a pas tout à fait tort. Pourtant, force est de constater que l’amélioration des conditions sociales, qu’Alain Savary avait mis comme une condition à la sortie de ZEP, n’est pas vraiment à l’ordre du jour.

Après un pic au début des années 2000, les établissements concernés par un programme d’éducation prioritaire ont cessé de croître. Selon les chiffres du Réseau Canopé, on comptait plus d’écoles en zone prioritaire en 1999-2000 qu’en 2012 : 7329 contre 6770. Quant aux collèges, il y en avait un peu plus en 1999 (1105) qu’en 2012 (1099).

L’objectif officiellement affiché par Madame la Ministre est de « faire reculer les déterminismes sociaux de l’École ». C’est pourquoi les écoles, collèges et lycées qui constituent les nouveaux REP (Réseaux d’Éducation Prioritaire, 1082 au total, 732 REP et 350 REP+) vont recevoir des moyens proportionnés non seulement à la démographie mais aussi aux difficultés sociales et scolaires de leurs élèves. Toutefois, ces moyens ne sont absolument pas fléchés sur la baisse des effectifs par classe. Le ministère veut aussi agir sur les programmes et l’évaluation ainsi que sur l’organisation du collège (mise en place d’un tronc commun et de pratiques différenciées adaptées aux besoins).

Avec les écueils qui surgissent, ça ne fait pas le compte…

- les moyens sonnants et trébuchants alloués se font dans un cadre budgétaire contraint et ce malgré l’annonce des 250 millions supplémentaires alloués (qui serviront surtout pour les établissements sortant du dispositif).

- le socle et l’orientation vers la voie professionnelle (apprentissage = panacée) ne sont pas remis en cause et sont promus par le gouvernement.

- l’autonomie des établissements – in fine celle des chefs et des IEN – et les dérives managériales qui l’accompagnent, prévalent sur l’autonomie des équipes pédagogiques.

En choisissant de concentrer les moyens sur certains établissements ou écoles au détriment d’autres, le MEN a dessiné une carte basée sur un indice social constitué de quatre critères dont deux sont sujets à caution. Outre le taux d’élèves boursiers et les CSP des parents, le critère « retard à l’entrée en 6ème » est trop dépendant de la politique locale des circonscriptions et celui du taux d’élèves issus-es de ZUS (zones urbaines sensibles) est trop corrélé à la politique de la ville et exclut donc nombre de ZEP rurales ainsi que certains quartiers en grande difficultés. Une autre critique est que les lycées sont trop souvent les oubliés de ces nouveaux dispositifs. Or, l’EP ne saurait s’arrêter à la scolarité obligatoire, comme si le passage en 2nde mettait fin aux inégalités sociales et territoriales.

Autre élément d’analyse : la distribution des primes.

L’INSEE a constaté (2004) que l’instauration du régime indemnitaire est sans effet sur le turn-over des personnels. Dans les collèges qui seront en REP, la mesure centrale est la hausse de 50 % de la prime ZEP (100 % en REP+), sorte de prise en compte de la pénibilité du travail mais qui ne remédie en rien aux difficultés scolaires des élèves. À noter qu’en plus du doublement de la prime en REP+, il y aura une pondération horaire de 1,1h dans le second degré ou 9 jours en primaire afin de dégager du temps. Les applications locales montrent surtout dans les REP+ une augmentation du temps de travail des collègues…

La véritable question posée est celle de la pérennisation des équipes. L’élaboration collective d’un projet d’école, d’établissement ambitieux articulé à une formation continue ainsi qu’à des travaux de recherche est un facteur essentiel. Cette élaboration nécessite du temps (de l’argent certes mais sous la forme d’une puissante revalorisation salariale) et un engagement des personnels concernés.

En clair, on construit, on adhère, on assume et on applique un projet appuyé sur des valeurs et une vision émancipatrices et ce sur plusieurs années. Et ce projet, on l’évalue régulièrement. Le fait d’inclure du temps de formation pour les enseignants-es en REP+ n’est qu’un début mais la mesure est positive ; si tant est qu’elle soit applicable, car cela pose la question des personnels remplaçants.

Enfin, pour les « déclassés » de l’éducation prioritaire (établissements sortant du dispositif), Madame la Ministre a réaffirmé la mise en place d’une « clause de sauvegarde, qui sera négociée avec chaque établissement pour que le nombre d’enfants par classe reste bas, tandis qu’une indemnité sera versée pendant trois ans aux enseignants ». Une nouvelle contractualisation… De qui se moque-t-on ?

Finalement, le Ministre fait un choix – surtout budgétaire – lourd de conséquence : les effectifs des écoles et établissements de l’éducation prioritaire ne diminueront pas. On est bien loin des nombreuses études récentes (Piketty, Valdenaire et dernièrement Diane Whitmore Schanznbach…) qui font apparaître qu’une baisse de 5 élèves par classe en éducation prioritaire réduirait de 46 % les inégalités de réussite scolaire en primaire et de 22 % en collège…

Marc LE ROY