À PROPOS D’UNE CONFÉRENCE DE ROLAND GORI

 

À PROPOS D’UNE CONFÉRENCE DE ROLAND GORI

 
Au cours de la matinée organisée par l’AFPEN (Association Française des Psychologues de l’Éducation Nationale) pour son 50ème anniversaire, le psychanalyste Roland Gori a fait une intervention remarquée. Le but de sa communication était d’analyser ce qui arrive à la psychanalyse dans notre société capitaliste d’aujourd’hui. L’idéologie dominante lui dénie d’y avoir encore une place. Or, si elle est aujourd’hui attaquée, remise en cause, cela ne tient pas à sa validation, ni à ses lacunes, mais à son utilité sociale.

Cette disgrâce de la psychanalyse nous amène directement à une question que nous connaissons bien, celle de l’évaluation. L’évaluation de l’expertise est aujourd’hui une tyrannie des normes, à l’aune des valeurs dominantes, quantifiées, économiques, managériales. Totalement idéologique, elle sert aux pouvoirs politiques successifs pour nous emmener à consentir librement à de nouvelles servitudes. Ainsi, toutes les psychologies peuvent en souffrir, si elles ne se conforment pas strictement à l’adaptation au règne animal, à être seulement instrumentales.

La demande sociale faite aujourd’hui à la psychologie est d’accroître la possibilité de transformer l’Homme en ressources humaines. Ainsi donc, nous sommes en train de subir un nouvel idéalisme, une tutelle qui n’est plus celle des religions, mais celle des experts. Dans le cadre de cette imposture de l’évaluation, la psychologie est menacée. Une théorie générale de l’habileté se met en place en dehors de toute référence à la sagesse. Il s’agit d’une guerre idéologique dans laquelle les vainqueurs provisoires visent à financiariser le comportement humain et fabriquer un "homo economicus".

Cette conception dominante entraîne un bouleversement des pratiques pédagogiques : on dépiste, puis on accompagne des individus à risques. Ce concept, illustré chez nous par les troubles spécifiques de l’apprentissage et les évaluations qui vont avec, est un concept de lois d’exceptions. Pour conclure, Roland Gori nous cite l’exemple le plus probant de cette idéologie dominante : la théorie des "dys".

Bien sûr, dans son exposé, il manque une lecture de classe. On peut discuter en particulier le fait qu’il y aurait une transformation de la démocratie ou encore le concept de néolibéralisme. On peut aussi penser que la référence à Camus, impliquant que ce qui nous menace est le passage du qualitatif au quantitatif, est insuffisante à expliquer le problème, de même que l’idée que nous modelons nos valeurs sur l’économie. Mais de quelle économie s’agit-il ? C’est cette question qui manque, donc la référence au capitalisme.

Néanmoins, Roland Gori observe finement ce qui se passe et nous donne des pistes pour comprendre notre réel que nous aurions tort de négliger. Sa réflexion sur l’évaluation, le dépistage, la pression idéologique qui vise à nous faire accepter comme indiscutables des théories très controversées comme celle des "dys", interpelle tous les enseignants. Roland Gori nous envoie un message d’alerte et d’incitation à la résistance et surtout une question en forme de remise en cause : que contribuons-nous à faire de l’École ?

Jean GRIMAL